Le président congolais, Félix Tshisekedi, a officiellement lancé ce jeudi soir à Kinshasa le processus du Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État, présenté comme une initiative destinée à s’attaquer aux causes profondes des crises qui fragilisent le pays depuis des décennies.
«C’est dans cet esprit que je déclare officiellement avoir lancé le processus du Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État», a déclaré le chef de l’État au terme d’une longue allocution à la Nation.
Le processus, qui doit durer au maximum trois mois, commencera par des consultations dans les 26 provinces avant la tenue d’assises nationales à Kinshasa. Il devra déboucher sur l’adoption d’un Pacte national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État, dont les engagements devront être assortis de responsabilités, d’échéances et de mécanismes publics de suivi.
Le président congolais veut ainsi rompre avec les précédents processus de dialogue qu’il juge trop souvent centrés sur les arrangements politiques et insuffisamment orientés vers la transformation durable de l’État.
«Nous avons hérité d’un pays immense, mais d’un État encore fragile. Nous n’avons pas choisi cet héritage, mais nous pouvons choisir ce que nous en voulons», a-t-il affirmé.
Un tournant national
Félix Tshisekedi a insisté sur la nature souveraine et nationale de la démarche. Le dialogue, a-t-il précisé, ne sera «ni une négociation avec l’agresseur ou ses supplétifs» ni un mécanisme destiné à remettre en cause le résultat des élections ou à suspendre les institutions de la République.
Il devra réunir les forces politiques, la société civile, les autorités coutumières et religieuses, les milieux économiques, universitaires et scientifiques, ainsi que les organisations de femmes, de jeunes et de personnes vulnérables.
Mais le président a surtout voulu déplacer le centre de gravité du processus. «Ce Dialogue national se distinguera d’abord par son ancrage territorial : il ne commencera pas à Kinshasa, mais au cœur de nos 26 provinces, de nos territoires et de nos communautés», a-t-il annoncé.
Chaque province devra établir son propre diagnostic sur l’insécurité, les conflits fonciers et coutumiers, les tensions communautaires, les faiblesses administratives, les inégalités et les obstacles au développement.
Les contributions recueillies dans tout le pays seront ensuite consolidées dans un document de synthèse nationale destiné à servir de base aux assises de Kinshasa pour faire du peuple non plus le simple destinataire d'un accord négocié par les élites, mais la source du processus, à en croire Félix Tshisekedi.
En tout cas, «le peuple congolais ne sera pas appelé à entériner les conclusions d’une négociation menée sans lui : il sera la source, la conscience et le véritable auteur de ce processus», a déclaré le chef de l’État.
Trois mois pour aboutir à un Pacte national
Pour éviter que le dialogue ne s’enlise, le président de la République a annoncé un calendrier resserré. Dans les prochains jours, une ordonnance instituera un Comité d’organisation, chargé de préparer les conditions administratives, matérielles et logistiques du processus, a-t-il fait savoir.
Sur la base de son rapport, une seconde ordonnance convoquera officiellement le Dialogue national et en fixera les principes, les étapes et les mécanismes de représentation et de suivi. Une Commission préparatoire sera ensuite chargée de conduire les consultations et de proposer la feuille de route.
Le processus devra aboutir à un Pacte national dont les engagements seront répartis entre les différentes institutions selon leurs compétences constitutionnelles, a laissé entendre le président congolais.
Il promet notamment une matrice publique de mise en œuvre, précisant pour chaque engagement l’institution responsable, le calendrier et les résultats attendus.
«C’est par la transparence que nous reconstruirons la confiance. C’est par l’exécution que nous distinguerons ce Dialogue de tous ceux qui l’ont précédé», a souligné Félix Tshisekedi.
Pas de légitimation des groupes armés
Le lancement de ce dialogue intervient alors que la RDC reste confrontée à une grave crise sécuritaire dans l’Est du pays. Félix Tshisekedi a soigneusement distingué le dialogue national des négociations engagées avec les acteurs armés, notamment dans le cadre du processus de Doha.
«Le processus de Doha demeure le cadre approprié pour traiter avec l’AFC/M23 des questions relatives à la cessation des hostilités, au désengagement, au cantonnement, au désarmement et aux autres modalités directement liées au conflit», a-t-il précisé.
Le Dialogue national, selon lui, ne pourra donc servir de voie de contournement pour transformer une conquête militaire en légitimité politique.
«Aucune arme ne conférera à son porteur un droit supérieur à celui que le suffrage reconnaît au citoyen. Aucune conquête militaire ne pourra être convertie en légitimité politique», a martelé le président de la République.
Une porte restera toutefois ouverte aux combattants qui renonceront individuellement et de manière vérifiable à la violence. Leur réintégration pourra passer par les mécanismes de désarmement, démobilisation et réintégration, ainsi que par les dispositifs de justice et de réconciliation.
En revanche, Félix Tshisekedi a exclu toute impunité pour les crimes les plus graves. «La paix ne signifierait pas l’impunité», a-t-il averti, en citant notamment les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les violences sexuelles graves et les actes de génocide.
«La RDC est victime d’une agression»
Sur le front extérieur, le président a réaffirmé la position de Kinshasa concernant la guerre dans l’Est et accusé des forces étrangères d’occuper illégalement une partie du territoire congolais.
«La République démocratique du Congo est victime d’une agression», a-t-il martelé, affirmant que cette qualification reposait sur les constats des instances internationales et sur les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies qu’il a citées.
Kinshasa exige notamment le retrait des forces étrangères non invitées, la fin de tout soutien aux groupes armés, le démantèlement des administrations parallèles, le rétablissement de l’autorité de l’État et le retour sécurisé des populations déplacées.
Tshisekedi a également défendu les processus diplomatiques menés à Washington et à Doha, ainsi que les initiatives de l’Union africaine, de la CIRGL, de la SADC, de l’Union européenne et des Nations unies.
Mais il a refusé de leur attribuer la capacité de régler, à eux seuls, les problèmes structurels du Congo. «Aucun accord diplomatique ne peut définir, à la place des Congolais, la République que nous voulons bâtir», a-t-il indiqué.
Les leçons de trois décennies de crises
Le président a consacré une partie importante de son discours à une relecture critique de l’histoire politique congolaise depuis l’indépendance.
Des sécessions des premières années de la République aux guerres successives, en passant par les transitions politiques, les violences communautaires, l’affaiblissement de l’État et le pillage des ressources, Tshisekedi a décrit un cycle de crises dont l’Est du pays serait devenu l’expression la plus tragique.
«Trente ans, ce n’est plus une crise passagère : c’est une génération entière qui est décimée», a-t-il lancé. Goma, Bukavu, Bunagana, Rutshuru, Masisi, Nyiragongo, Lubero, Beni, Djugu, Irumu, Kalehe et Uvira ont été cités parmi les territoires ayant payé le prix le plus lourd de cette instabilité.
Mais Félix Tshisekedi a également reconnu que les fragilités du pays ne pouvaient être expliquées uniquement par les agressions extérieures. Il a identifié plusieurs faiblesses internes : la tendance à répondre aux crises par le partage du pouvoir plutôt que par la consolidation de l’État, la faible implication des populations dans les processus politiques, l’absence de mécanismes suffisamment contraignants pour assurer l’exécution des accords et la tendance à privilégier le retour au calme sans traiter les causes profondes des conflits.
Les limites des précédents assises
La Conférence nationale souveraine, le Dialogue intercongolais de Sun City et d’autres processus ont permis, selon lui, de restaurer des institutions, d’organiser des transitions et de rouvrir la voie démocratique. Mais aucun n’a définitivement empêché la résurgence des crises. Le nouveau dialogue doit donc, selon le chef de l’État, éviter les mêmes écueils.
«Nous avons voulu tourner la page sans toujours l’avoir lue jusqu’au bout. Nous avons voulu reconstruire sans assainir suffisamment les fondations», a-t-il reconnu.
Sans ambiguïté, le chef de l’État a appelé à ne pas réduire les problèmes du Congo à une confrontation entre camps politiques ou communautés. «L’intérêt supérieur de la Nation doit prévaloir sur toute autre considération. La République nous précède, nous dépasse et nous survivra», a-t-il affirmé.
«La Patrie nous interdit de nous déchirer»
Dans son appel à la cohésion nationale, le président de la République a défendu une conception de la démocratie dans laquelle le pluralisme politique ne doit pas devenir une menace pour l’unité du pays. «Car si la démocratie nous autorise à nous opposer; la Patrie, elle, nous interdit de nous déchirer», a-t-il rappelé.
Ainsi, il a appelé les acteurs politiques, sociaux, religieux et communautaires à renoncer aux discours de haine et aux appels à la violence.
Le gouvernement devra par ailleurs préparer, en concertation avec les institutions compétentes et dans le respect de la séparation des pouvoirs, des mesures de confiance et de décrispation politique destinées à créer un climat plus favorable au dialogue.
Ici, Félix Tshisekedi a promis de veiller aux conditions de sécurité et de confiance permettant notamment le retour et la participation de Congolais actuellement éloignés de la vie nationale.
Une bataille pour l’État autant que pour la paix
Au-delà de la guerre dans l’Est, l'adresse du chef de l'État à la Nation présente le dialogue comme une tentative de refondation plus large de la République. Tshisekedi a appelé à construire un État capable d'administrer effectivement l'ensemble du territoire, de garantir la justice, de protéger ses citoyens, de réduire les inégalités et de transformer les ressources naturelles en emplois et en développement.
À la jeunesse, il a demandé de prendre part au processus et de rejeter les manipulations identitaires. «Ne laissez personne décider de votre avenir sans vous», lui a-t-il dit.
Aux responsables politiques, le président de la République a demandé de ne pas transformer le Dialogue en «marché politique», en instrument de repositionnement personnel ou en tribune de règlements de comptes.
Aux partenaires internationaux - notamment les États-Unis, le Qatar, l’Union africaine et l’Union européenne - Tshisekedi a demandé un accompagnement ferme des processus diplomatiques en cours, également pour obtenir le retrait des forces rwandaises du territoire congolais et le désarmement de l’AFC/M23.
Un pari politique
En lançant ce Dialogue national, Félix Tshisekedi fait le pari qu’un processus intérieur, largement territorialisé et limité dans le temps, peut permettre à la RDC de dépasser le cycle des accords politiques successifs et de s’attaquer aux faiblesses structurelles de l’État.
Le défi est désormais celui de la mise en œuvre. Car le président congolais lui-même l’a reconnu : son pays a connu de nombreuses conférences, concertations et négociations. La difficulté n’a jamais été seulement de produire des accords, mais de les transformer en résultats durables.
À travers l'actuel processus, «il nous appartient de transformer les souffrances d’hier en fondations pour demain», a-t-il avancé. Pour Félix Tshisekedi, il s'agit de transmettre aux générations futures «non pas un pays perpétuellement à reconstruire, mais un État solide, une Nation unie et une République souveraine, pleinement maîtresse de son destin».
Le chantier est désormais ouvert. Reste à savoir si ce nouveau Dialogue parviendra à faire ce que les précédents n’ont pas réussi, c'est-à-dire transformer le consensus politique en réforme de l’État et la promesse de paix en stabilité durable.
Germain Aboki







